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Visualisation et surprise

 

La visualisation de l’information exige un partenariat entre l’artiste et les données. L’artiste lance la visualisation et elle fait apparaître des vérités que celui-ci n’aurait pu découvrir seul. La métamorphose numérique de la procédure nous offre un éventail de possibilités apparemment illimitées. En matière d’affichage de données, tout semble désormais possible. Cette visualisation ‘révélatrice’ des données est bien antérieure à l’ordinateur.

 

Au 18 ième siècle, le physicien Ernst Chladni s’était rendu compte qu’après avoir saupoudrer du sable sur une plaque de métal et en jouant de la musique, il se disposait en formes sinueuses, et ces motifs mystérieux étaient admirés pour l’élégance de leur symétrie. Cette méthode de visualisation a permis aux savants d’entrevoir l’existence d’un monde de vibrations invisibles. La visualisation joue un rôle très important dans la découverte. Est-ce qu’un programmeur peut avoir une image mentale de ce qui va apparaître à l’écran lors de la visualisation ou est-ce que l’énorme capacité de calcul dépasse l’imagination humaine ?

 

A.S. - Comme avec un autre matériau (comme la peinture pour un peintre), il y a un jeu perpétuel entre ce qu'on imagine que ça va produire et ce que ça produit vraiment. C'est toute la magie, et c'est bien la preuve, s'il fallait encore la faire, que la programmation est un vrai matériau. Mais une chose est sûre, je ne regarde pas le code, je le fais. (1)

 

S.C. - La forme est un simple calcul - finalement à partir d'un certain niveau, tu peux lire du code et en avoir une projection mental, tu n'en as pas pour autant l'expérience - la forme est un calcul temporel et spatial. (2)

 

Bien que le programmeur puisse avoir une image mentale en lisant le code, l’expérience du ‘voir’ reste, en tous cas dans mon travail, importante. Lorsque je lance la visualisation, il m’arrive d’être tellement surprise par l’effet que ce simple calcul peut me donner que j’ai l’impression que la forme est autonome, qu’elle vit. Umberto Eco a écrit à propos de l’  œuvre ouverte  : « Tout comme le lecteur échappe au contrôle de l’œuvre, l’œuvre semble, à un moment donné, échapper à tout contrôle, même à celui de l’auteur, et se mettre à discourir sponte sua comme un cerveau électronique qui serait devenu fou. Ce qui subsiste alors, ce n’est plus un champ de possibilités, mais l’indistinct, l’originaire, l’indéterminé à l’état libre, le tout et le rien. » (3) Ma pratique consiste à assembler différents algorithmes sans avoir une image mentale préalable, donc je n’ai aucun contrôle sur l’état d’être de la forme. Umberto Ecco traduit cet effet de surprise par une impression de non-contrôle de la part de la machine, comme s’il n’était plus le maître de son action et se jouait d’une main étrangère.

 

 

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Cet exemple m’a particulièrement marqué par la variabilité des trajectoires prises par ‘l’objet’. D’une part, le carré qui est en rotation constante, suit des trajectoires aléatoires qui se dessinent ici par des lignes horizontales et verticales. D’autre part, à un certain moment on observe un changement dans la trajectoire prise par l’objet. Elle se présente désordonné et chaotique en tournant dans tous les sens. En passant avec le pointeur sur différentes sprites, celles-ci s’agrandissent et les traces qu’elles dessinent, laissent apparaître une architecture tourmenté et vivant. Comparable au ‘ballet’ qu’exécute l’artiste Jackson Pollock lorsqu’il crée un tableau, l’interacteur peut danser avec son pointeur autour de la scène et jouer ainsi avec ces différents modes d’être et créer des compositions intéressantes.

 

Les différences qui peuvent se présenter à chaque actualisation ne sont que perceptibles lors de la visualisation. Dans mon travail d’exploration de programmes existants, je visualise le comportement à l’écran à chaque fois que je change un paramètre. Sans changer le programme, comment est-ce qu’on peut expliquer qu’à différentes entrées de l’animation, la forme se comporte autrement ? C’est comme si des forces luttaient à l’intérieur du programme pour gagner le dessus. Bien que ce programme est profondément déterministe, est-ce que ce qu’on voit à l’écran n’est qu’une solution dans un champ de possibles prescrites? Le programme disposerait alors de plusieurs solutions possibles pour résoudre les équations. Pour pouvoir comprendre les problèmes complexes que le cerveau électronique est capable de résoudre, il faudrait entrer plus dans le détail et comprendre les lois mathématiques qui animent ces formes. Bien qu’il faut être conscient que le programme constitue une partie indispensable de cette forme dans le temps, il ne s’agit pas de tout contrôler et de tout expliquer, mais de ce laisser surprendre par les données.

 

L’artiste numérique et graphiste Martin Wattenberg travaille en tant que chercheur pour IBM dans le domaine de la visualisation de données, et la programmation constitue le noyau central de son art.

 

 

Martin Wattenberg, code de création, p.78

Cet image illustre un programme qui dessine une partition sur un axe temporel, reliant les passages qui se répètent par des arcs translucides. A partir de cette simple règle, chaque morceau de musique dessine une forme unique qui révèle des motifs inattendus. «En tant que graphiste, je me console en me disant que si je me heurte à des obstacles inconnus, je découvrirai aussi des trésors cachés. [...] Le défi que nous devons relever consiste à apprendre à exercer ce pouvoir simplement et tranquillement, en laissant aux données la liberté dont elles ont besoin pour continuer de nous surprendre. » (4)

 

(1) extrait d’un entretien par email avec Antoine Schmitt, artiste-programmeur, 2005

(2) extrait d’un entretient par email avec Stéphane Cousot, professeur à l’école d’art d’Aix en Provence et artiste, 2005

(3) Umberto Eco, l’œuvre ouverte, 1965, p.127

(4) Wattenberg Martin, Code de création, John Maeda, éd Thames and Hudson, 2004, p.78

 

 

 

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