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Transgression et détournement

 

 

« Il n’est pas sage de violer les règles avant de les savoir observées » a dit le poète T.S. Eliot à la fin de sa vie. En d’autres termes, il faut maîtriser une discipline avant de chercher à la perturber, avant de commencer à ne pas respecter les règles ; il faut savoir ce qu’elles sont, et, une fois qu’on connaît les procédures correctes, on peut les considérer d’un œil critique. La génération d’artistes, notamment les designers s’attachent à des règles de composition et de mise en page qui, sous l’influence des écrits de théoriciens postmodernes, seront transgressées par nombreux artistes. Beaucoup d’écrivains des années 90 prônent : Les règles sont données, transgressez-les. D’un côté, il y a des artistes dont la transgression des règles se fonde sur une connaissances parfaites des conventions, et de l’autre, l’ignorance des règles et de leur contraintes où le designer se laisse guider par ses intuitions quant à ce qui lui semble bien. Dans le graphisme, cet « illogisme associatif » semble être voué au désastre et au désordre.

 

En photographie, les artistes osent dès les années 1970 refuser les règles, ils choisissent des cadrages inhabituels, décentrés et ils recourent aussi, dès les années 80, au Polaroïd noir et blanc normalement utilisé en studio surtout comme test avant la prise finale ; les plasticiens se l’approprieront cependant comme un langage plastique spécifique. Le refus des critères techniques d’appréciation de l’image, l’utilisation de la photographie par des non-spécialistes caractérisent la création contemporaine.

 

C’est ici que je situe mon travail. L’absence de connaissance des règles de la programmation n’est pas une contrainte à la créativité. Bien que ce ne soient pas les règles de composition ou de mise en page qui me soient inconnues, c’est le langage précis de la programmation si cher aux artistes du « software art » qui me manque, ce qui ne m’empêche pourtant pas de créer des œuvres en utilisant la programmation. En adoptant, en examinant et en détournant des règles existantes, il m’est possible de forger de nouvelles possibilités et de contribuer à la création d’ « images » inventives. A l’étape que je suis dans mon travail, je peux très bien me passer des règles de programmation pour les transgresser et détourner. Mon travail consiste en l’imprévu et la surprise, et une parfaite connaissance des règles entraverait la surprise.

 

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Les carrés sont très petits et leur point de départ est au milieu pour se propager et se disperser vers la moitié supérieure de l’encadrement selon un programme aléatoire. La trace que peut laisser la forme en se déplaçant sur la Toile peut changer radicalement la façon dont elle se présente à l’écran. On peut observer le trajet que suit l’objet qui, d’une part se présente par un déplacement continu et fluide et d’autre part, par un mouvement saccadé. Ces fragments apparaissent sous différentes formes et tailles. Sans intervenir, les objets animés par les trajectoires programmées se limitent à un certain rayon et se tassent en forme de cercles. Il faut préciser que ces observations résultent d’une expérience à un certain moment, facteur de temps important, et il faut considérer qu’à chaque actualisation la forme se présente différemment. La composition qui apparaît à un certain moment présente une composition très construite. Ce qui m’étonne dans cet exemple c’est que le refus des règles et la création intuitive peuvent révéler des résultats qui répondent à des règles très précises. Le chaos qui règne lors du processus de création s’oppose à l’ordre perceptible à l’écran. La méthode de création est en fait « de faire n’importe quoi », d’agir sans règle et sans but déterminé. L’exemple ci-contre montre une variation de l’exemple précédente, j’ai simplement cherché des chiffres dans le script, pour les échanger, et tester l’effet produit à l’écran. Je me suis aperçue qu’il suffit de transformer légèrement le programme pour que chaque calcul apporte un résultat particulier. Cette méthode de détourner inconsciemment les programmes permet de trouver des effets inattendus, des combinaisons auxquelles on n’auraient pas pensées.

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« La loi ne fait pas qu'interdire, elle oblige. J' appelle donc moderne l'artiste dont le devoir est (était, fut, a été?) de faire n'importe quoi. C'est un devoir et non un droit. C'est un commandement que l'artiste moderne reçoit et non une autorisation qu'il se donne. La phrase "fais n'importe quoi" n'énonce pas une règle à laquelle des cas peuvent être soumis, elle prescrit au contraire d'agir sans règle. » (1)

« Faire n’importe quoi » est le mot d’ordre de l’artiste moderne selon Thierry de Duve. Cette théorie s’oppose totalement à T.S. Eliot, cité au début de ce chapitre qui disait qu’il faudrait connaître les procédures exactes pour les considérer d’un œil critique. Agir sans règles et créer sans buts précis, c’est la définition même de l’expérimentation. Je ne peux pas me soumettre à des règles, lesquelles je ne connais et ne comprends pas. Il ne s’agit de pas de tout comprendre, mais de se laisser guider et d’oublier ses certitudes.

 

(1) Thierry de Duve, Au nom de l'art. Pour une archéologie de la modernité. Les Éditions de Minuit, Paris, 1989, p. 118-119.

 

 

 

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