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CHAPITRE III: UN JEU

 

Selon Vilem Flusser (1920 -1991) ce nouvel homme qui ne vit plus parmi les « choses » mais parmi les « non-choses » telles que l’ordinateur, les images de synthèses et les hologrammes est à proprement parler sans mains (handlos). Il ne traite (behandelt) plus les choses comme à l’ère de la révolution industrielle ; c’est pourquoi on ne peut plus parler dans son cas d’action (Handlungen). « Ni de pratique, ni de travail. Ce qui lui reste de sa main, c’est le bout de ses doigts, avec lequel il appuie sur les touches pour jouer avec des symboles. Le nouvel homme n’agit plus, mais joue : « homo ludens », et non plus « homo faber . » (1)

 

L’actualisation

 

« L'usager des systèmes interactifs organise des modules, ordonne les séquences d’un scénario possible, décide des paramètres d’une image synthétique, etc. Intervenant effectivement dans la réalisation du produit final, il part d’une multiplicité précodée pour choisir et actualiser un possible. L’acte fondamental de la réception de l’œuvre devient l’opération .» (2)

L’ opération, c’est la « relation » qu'entretient l’utilisateur avec l’œuvre interactive. Le concepteur prévoit tout un champ d’itinéraires et de possibilités dans le parcours au sein des informations qu'il veut mettre en valeur. C'est là que se situe tout l'intérêt des nouvelles technologies et de l’actualisation : un contenu virtuel, pré-énoncé, devient actuel sous les yeux de l’utilisateur ou du visiteur.

Naguère , le spectateur était placé devant l’œuvre afin que son regard soit attiré par les rayons lumineux émis de l’objet. Il était convenu qu’il n’exprime rien avant la fin du spectacle et qu’il ne vienne pas déranger l’œuvre montrée. Toutefois l’art a toujours impliqué le spectateur par son regard. Toute expérience d’une œuvre d’art est fondamentalement interactive dans la mesure où elle repose sur une interaction complexe entre des contextes et des productions de sens dans l’esprit du destinataire. Aujourd’hui beaucoup d’œuvres d’art ne peuvent exister sans un spectateur qui, par son action, devient acteur et participe à la création de l’œuvre. L’interactivité permet de naviguer dans une œuvre et le médium numérique est le seul à permettre un jeu complexe d’interventions immédiates et à distance. « Si l'œuvre numérique incite son spectateur à agir sur elle, ce n'est pas pour lui donner l'impression qu'il a le pouvoir, qu'il est l'autorité, l'auteur à la place de l'auteur, mais parce qu'à travers des variations produites sur la surface de ses productions, s'offre la seule possibilité de pénétrer le système esthétique de l'œuvre, de saisir comment elle fonctionne et [...] comment elle se construit. » (3)

 

L’intérêt d’animations réactives découle non pas du fait qu’on maîtrise tout, mais justement parce qu’on ne peut pas tout maîtriser. C’est une mise en doute du contrôle et une création d’espaces dynamiques dans lesquels interacteur et programme sont placés dans une véritable lutte. Il faut que la machine ait son autonomie, mais qu’on puisse réagir à son autonomie : le résultat de cette lutte donne naissance à l’interactivité. « Au geste du lecteur répond un mouvement du programme ou bien, l’inverse, en termes d’informatique, c’est à l’ordinateur de prendre la main. L’interactivité est alors une manière de matériau à mettre en forme, à travailler dans sa transparence ou son opacité, dans sa fluidité ou sa rigidité. La puissance dramatique du virtuel réside dans cet appel à être actualisé, dans le désir d’accès, de déclenchement, d’exploration et de découverte. » (4)

D’après Jean Louis Boissier, «  l'interactivité n'est pas la participation, même si dans toute interactivité, il y a un certain degré de participation. La participation est une attitude face à l'œuvre, alors que l'interactivité est une présence dans l'œuvre. » (5) Face à un dispositif interactif, le spectateur est incité simplement à vivre le phénomène interprétatif qui lui est offert par l’œuvre. Donc, « l’activité de lecture participe pleinement au processus de l’œuvre, au même titre que le processus d’exécution auquel elle se confronte sur la machine. » (6)

Il s'agit donc de bien autre chose que d'être un presse-bouton ou d'effectuer un parcours singulier dans une œuvre. Le spectateur se trouve dans une position duale : d'un côté, il fait partie de l'œuvre; de l'autre, il reste un regardeur qui se regarde agir.

 

(1) Vilem Flusser, Choses et non-choses, esquisses phénoménologiques, éd. Jacqueline Chambon p.102

(2) Pierre Lévy, La machine Univers, p.67

(3) Jean-Pierre Balpe, Les concepts du numérique, L’art et le numérique, Hermès, Cahiers du numérique, 2000, vol.1 n°4

(4) Jean-Louis Boissier, La relation comme forme, l’interactivité en art, 2004, p.145

(5) Jean-Pierre Balpe, Les concepts du numérique, L’art et le numérique, Hermès, Cahiers du numérique, 2000, vol.1 n°4

(6) Philippe Bootz, L’art des formes programmées, http://transitoireobs.free.fr

 

 

 

 

 

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